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Henri fabre et le combat anarchiste des Hommes du Jour (1908 - 1919)

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Avant-propos

 

Noël 1910 : cent ans ou presque,

Les Hommes du Jour

 

Avant-propos

 

 

 

Écrire cet avant-propos m'a donné le mal des voyageurs qui ne savent pas retrouver le sol. Je ne savais plus où j'en étais de ma parole pour présenter ce livre, reflet de l'oeuvre de Henri Fabre, mon arrière-grand-oncle, anarchiste notoire et fondateur des Hommes du Jour.

C’est qu’avec Henri Fabre, nous sommes en présence d'un acteur de la vie qui par son activité surhumaine se forgea un outil — une presse — pour témoigner sans faillir du monde avec le désir fougueux, inaliénable que le monde change. Mais lui, qui était-il ?

Il fonda en 1918 La Corrèze Républicaine et Socialiste, et bien plus tard, ma mère, Francine Rimlinger s'attacha à cette publication. Elle devint sa collaboratrice. Mes maigres souvenirs concernant Henri Fabre remontent à l'âge qu'avait Judith Cladel quand elle rencontrait Rollinat1. Je vois un homme fort en gueule, d'une stature démesurée. Est-ce tout ? — J'ai gardé ses lettres à sa petite-nièce par lesquelles m'arrivent la tendresse et les préoccupations qui les unissaient. — À Brive, siège du journal, je découvris la jeunesse de l'écriture, une jeunesse propre aux mondes des idées politiques. Je vagabondais dans la littérature à travers les illustrations de ma mère.2

Peu capable donc d'évoquer Henri Fabre, je m'adressai à François Gaudin, professeur de  linguistique à Rouen et auteur d'un livre passionnant sur Maurice Lachâtre : « Maurice Lachâtre. Cinq centimes par jour. Méthodes commerciales d'un éditeur engagé »3, qui voulut bien réaliser la très complète étude :

« Henri Fabre à la Belle époque de l'anarchie »

Mais toujours réticente à boucler l'ouvrage, je réalisai bientôt qu'il est impossible de porter un travail, si beau soit-il, s’il ne vous appartient pas. Jamais je ne me suis sentie aussi seule avec des textes qui sûrement raviraient les lecteurs.

Et cela tient au sens de ce livre : bien voir la confiance assurée dans un idéalisme au sens fort et soutenu de l'engagement d'une vie. Il me fallait donc trouver en dépit des textes d'auteurs illustres, l'essence porteuse de l'idéal qui déclencha le dépassement de soi. La clé me fut donnée par quelques quelques mots lâchés par Henri Fabre en 1960 dans un article3 où je reconnus ce que j'avais su. Il écrit à propos de Louis-Ludovic Frossard :

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1 p. 75 Maurice Rollinat par Judith Cladel, article paru le 15 juin 1910, n° 31, Portrait d’Hier -    2 p. 125 Francine Rimlinger, illustration L’Enfant par Jules Vallès, en feuilleton 9 juillet 1960        3 François Gaudin et Jean-Yves Mollier, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2008, 87 p. ISBN : 978-2-87775-441-5. 10 euros.

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 « ... il s'était jeté à corps perdu dans la propagande socialiste, animé, lui aussi, d'une foi sincère. Il entendait réaliser le bonheur sur terre. C'est dire qu'il ne bornait pas son ambition à cette certitude admirable  qui a conduit le poète Maurice Magre à écrire :

Voici le pain du rêve et de l'esprit, l'hostie.

Les pauvres mangeront au banquet de la vie,

La chair de Dieu qui deviendra leur chair.

 

Cet apostolat nous paraissait aussi séduisant que les joies d'un lointain paradis. Avions-nous      tort ? »1

Ces paroles un peu amères annoncent le basculement qui s'opéra chez nous vers la défaite.C'est ici que je repris la pierre posée sur le chemin. Il est toujours temps de se battre. Henri Fabre fut tout au long de sa vie d'une éthique rigoureuse.

Ainsi revenons au livre :

C'était en 1910, Noël. Ce légendaire arrière-grand-oncle et quelques amis éditaient une presse anarchiste, Les Hommes du Jour, fondés en 1908, rejoints par un florilège d'auteurs et de dessinateurs. Lequel d'entre eux décida, cette année-là, de ce thème dont je porte un peu le nom et qui fut repris plus tard, annuellement, dans La Corrèze Républicaine et Socialiste ? Je l’ignore.

Anniversaire, résilience, renaissance ? Si je renouai (modestement) avec la tradition familiale en rééditant pour son centenaire ce numéro de Noël au sommaire éblouissant, je décidai de lui allier l'un des suppléments hebdomadaires des Hommes du Jour, titrés Les Portraits d'Hier, dédié à Maurice Rollinat, originaire de l’Indre.

Car après l'épopée anarchiste, je fus sensibilisée par les miens d'adoption — les Berrichons —à la notion de « filiation de terroir » qui draine un style lié aux paysages dont la magie s'adresse à l'âme. Quand je trouvai dans le numéro de Noël les signatures emblématiques de Charles-Louis Philippe et de Marguerite Audoux, âmes soeurs de cette intimité à laquelle Marie du Berry m’avait initiée, je ne résistai pas, penchée sur mes annales, à la tentation de leur associer Maurice Rollinat, lui-même lié à George Sand. Dans une fresque admirable, riche de citations, Judith Cladel dépeint le poète dans son naturel et livre un tableau du monde littéraire d'alors : « snob », jaloux et très critique. Un piège dont le poète ne triomphe pas...2

Dans un autre temps, je cherchais parmi Les Hommes du Jour, des articles concernant lesauteurs de ce numéro de Noël, dont le saisissant hommage d'Élie Faure à Charles-Louis Philippe, qui me fit sentir que le monde n'avait pas autant évolué à l'égard des pauvretés que l'on voudrait bien le croire, même si la presse a changé d'allure (à moins qu'il ne s'agisse de veste), au nom d'une liberté d'expression dénuée de liberté de pensée. Sans aucun doute, les autres articles, qu'ils soient de Flax, Rictus, Nazzi, Méric, M.A, ou L.D captiveront les lecteurs.

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1 p. 126 « 70 ans de journalisme - Souvenirs par H. F. » (1960 )                                               2 p. 75 Maurice Rollinat par Judith Cladel, article paru le 15 juin 1910, n° 31, Portrait d’Hier

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Presse courageuse : on allait jusqu'à la prison... Mais je connais des philosophes qui l'ont connue aussi, et c'est un peu une habitude. Ces journalistes vivaient en philosophes.

Journalisme d'auteurs qui se permettaient d'éclairer les doutes pour tirer l'homme — comme ils suivent Verhaeren1— vers un peu de candeur : la promesse d'un regard délivré. Et cette pénétration finement psychologique de l'âme, ils la font en douceur ou alors par le rire, la satire. J'ai été surprise, entre ce romantisme et l'objectivité, de découvrir l'humanité. On apprécie à travers les articles, l'estime voire l'amitié qui unissait ces hommes entre eux, comme à tous les hommes, avec pourtant une belle lucidité, ce qui fait qu'ils aimaient dans l'acceptation mais avec franchise.

Les hommes nous intéressent, mais notre regard est vite interpellé par un environnement qui nous rappelle notre modernité, surtout si nous connaissons Paris. La réalité extérieure pesante, angoissante, s'illustre au fil des pages par un urbanisme surgissant qui abandonne sans pitié des lots humains à un sort que beaucoup d'entre nous subissent aujourd'hui. Penchons-nous donc sur ces textes de l'aube du siècle — quand les poètes chantaient les pauvres — pour comprendre comment la violence qui fait si bien marcher la presse est une réponse possible à un ordre déshumanisé.

Des langues de la rue, proches de la langue que Rictus nous rapporte dans sa « berceuse »,2 sont cause de rejets ; et n'est-il pas vrai qu'en ville, l'injustice sociale s'apparente au bannissement ?3

Des styles s'épanouissent ; et pourtant, d'école point. On écrivait (même des poèmes) ? on rédigeait des articles. Des oeuvres ainsi se publiaient, se diffusaient. On saisissait une chance de vivre de sa plume, comme les peintres, du crayon. Et j'attire ici l'attention du lecteur sur le fait qu'un dessin ajoute la sensibilité de son auteur au sujet qu'il représente, alors que la photographie est souvent bête. Elle intrigue et dévoile mais ne donne pas de plaisir. On ne se lasse pas de découvrir les oeuvres de Delannoy, Hermann-Paul, Roubille, Grandjouan, Poulbot… Ainsi l'art, l'information et l'expressionfaisaient cause commune et j'aimerais bien en savoir plus long sur les lecteurs du magazine Les Hommes du Jour qui vendait par correspondance tant des horloges à l'ouvrier, des revolvers, que de la bonne littérature : de la culture. Oui, curieuse époque où les arts dits « classiques », « traditionnels » semblaient, au regard de ces magazines, ouverts à tout le monde. Qu'en est-il aujourd'hui ? Les artistes, ne sont-ils plus utiles ? Ou ont-ils perdu le public ? Pourtant si l'art, hier, paraît proche du petit peuple — il en venait — tant d'artistes aujourd'hui connaissent la clochardise... Y a-t-il eu divorce entre l'homme et le peuple ? Bien sûr, des artistes sont riches, mais de manière posthume — la belle escroquerie qu’est la cotation des artistes vivants ! — et les clichés de luxe d’alimenter une fantasmagorie commerciale et le marché de l'art... Qui divulgue l’art aujourd’hui ? Ne vaudrait-il pas mieux un partage populaire que l’isolement, la tour d’ivoire ? Car entendons-nous bien, la société récupère et censure. Elle façonne, elle oriente, elle fabrique des artistes conformes à l’idéal qu’elle vend à un public essoufflé de reconnaissance. L’homme de la rue, lui, éloigné du pouvoir accueille l’art sans jugement et par son cœur... Que reste-t-il d’un artiste devenu commercial ?

Certes, les artistes survivent parfois de nos jours en travaillant dans les hôpitaux psychiatriques et le métier est passionnant — surtout pour eux, on y rencontre des gens vrais — mais quel dommage de réserver l'exercice de l'art aux fous. Il ferait un tabac dans les services plus généraux de la médecine.

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1 p. 94 Émile Verhaeren, par Flax, n° 82, Les Hommes du Jour (14 juillet 1909)                          2 p. 25 Jehan Rictus, « Berceuse ».3 Chemins du Regard, Geneviève Clancy, éditions de Champtin.

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Tant de personnes souffrent de maladies du silence... Mais si l’art produit des miracles, car les résultats sont magiques, n'est-ce pas simplement parce qu'il rétablit par l'expression, la légitimité d'être ? Et comme pour les fontaines Wallace chères à Rictus1, nous pouvons nous demander ce qu'attendent les ministres pour y réfélchir. Ne dit-on pas la « magie de l'art » comme on dit la      « magie de l'amour » ?

En parlant de magie, en Berry, à Concressault, au Musée de la Sorcellerie, je tombai sur un exergue de Bergson à l’édition du Grand Albert2 qui disait à peu près ceci : « Il y a de la magie dans la religion et beaucoup de religion dans la magie... ». Je prends ici « religion » dans le sens de ce qui est sacré : l'irréductible lien à l'autre... Si l'art soigne maintenant, ne pouvons-nous pas admettre qu'il serait salvateur pour les artistes, écrivains, plasticiens, de reprendre un espace qu'ils ne revendiquent plus ?

Écoutons George Sand qui ne redouta ni d'écrire, ni de s'engager politiquement :

« Être artiste ! Oui, je l'avais voulu (...) pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de stupide ; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec moi-même (...) »3

 

Mais me direz-vous, comment vivaient ces journalistes ? Eh bien, c'est simple : nous l'aurons compris ! Ils vivaient de leurs idéaux, dans un dénuement que reflètent leurs correspondances évoquant les dettes. Ils vivaient en artistes.

J'ai complété enfin l’ensemble par quelques-uns des articles publiés par Henri Fabre dans La Corrèze Républicaine et Socialiste : « 70 ans de journalisme, souvenirs par H.F. ». On y relève combien Les Hommes du Jour avaient compté pour cet homme émouvant. Par ses articles en feuilleton, il nous laissait ses mémoires... et par ce fil qu’est l’écriture, il me vint de ne pas omettre de préciser la place de l’anarchie parmi les voix politiques. Le lecteur trouvera les textes :             « Kropotkine », « Jaurès », « Le Citoyen Chonoc ».

Et progressivement, l'ouvrage de devenir un bel outil sur l'anarchie. S'il est des pierres à plusieurs coups, l'essentiel est qu'ils portent.

Une dernière partie de ce livre, comporte des documents biobibliographiques concernant les auteurs et les dessinateurs ici réédités.

                  Bonne lecture,

                  Nathalie-Noëlle Rimlinger

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1 p. 70 Jehan Rictus, « Cruauté ».                                                                                         2 2 Le Grand Albert, Albert Legrand, Éditions Trajectoires                                                          3 George Sand, Histoire de ma vie, Quarto Gallimard

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